Poésie

Poèmes traduits de Yolanda Soler-Onís
par Juan Asís (2015)

L’étranger

À Elicura Chiuailaf

Il se tait comme celui qui danse dans l’eau
et rêve.
Chaque nuit il retourne à une ville
échouée dans la pénombre des arbres
où un enfant garde précieusement les noms des choses,
ceux qui tôt ou tard le diviseront
tandis que ses doigts fixent dans l’air
un alphabet – un autre.

Poème publié dans le recueil Mudanzas (2001).

L’amour

Il apportait dans le regard et avec son âge une allure
d’ange déchu.

À côté du plus ancien de tes noms, la trace
que le cirque laissait souvent
sur l’herbe et sur la continuité de l’éphémère.

« Je suis venu pour rester », a-t-il dit
au moment des adieux.

Poème publié dans le recueil Mudanzas (2001).

L’été

[Urros de Liencres, Cantabrie
– Madrid]

L’été
est un sentier
qui passe au bord du ravin,
transparence de l’eau entre îlots
disséminés, pierres de l’éclair
et grottes qui font le lien entre la plage
et l’horizon.

En rentrant au pays
il y en a qui ramènent la mer pour d’autres
dans le regard
gouttes de sable dans les pousses du rêve.

L’été est un jeune homme au yeux clairs,
un lundi soir de février
dans un bar de la capitale.

Publié dans le recueil De los ríos oscuros, 2010.

Leçon de géographie

Ici la terre tremble
en marge des sismographes,
elle s’agite caque nuit doucement
comme si un éclair
frémissant la navigait.

Les dates
se sont peu à peu effacées,
comme les rivières dont je me souviens
et celles que j’ai oublié.

Le soir
les troupeaux rentrent à la maison.
Les animaux que je connais
avancent en meute,
comme des chiens
à travers Valparaíso,
ils boivent du sel dans les marées
fils d’autres
impossibles.

Et la louve trotte,
celle de la queue splendide,
qui donna son nom à tout lieu habité,
gardant une ombre pour toi.

Chatte aujourd’hui entre les tables, héritière
de l’éclair, cleptomane
responsable
de l’excès de la propriété privée
au-delà du territoire des draps : ce temps
que l’air rêve battement, silence,
tortue…

Qui a éteint ce galop
en le relançant ?

Publié dans le recueil De los ríos oscuros, 2010.

Thé

And she feeds you tea and oranges that come all the way from China. …
and she lets the river answer that you’ve always been her lover.*
Leonard Cohen

Arrêtée sur ta trace
ces jours couleur orange, de fatigue,
je pose ma peau sur l’air qui pleut.
L’eau se met à bouillir.

Je retourne dans une île qui se féconde
sur son ventre de ravins,
dans un bandeau noir de cendres volcaniques humides :
les pores
se pressent comme des roses déchues
sous cette lune qui ne te récupère pas.
Je verse la semence.

Sur l’ambre le reste du dernier silence.
Je le finis
pensant à toi comme une rue sale,
haut lieu déprimant,
du chemin vers la ville.

*Elle t’offre du thé et des oranges / venant de Chine / et elle laisse que le fleuve réponde / qu’il a
toujours été son amant.

Publié dans le recueil Sobre el ámbar, 1986.

Inédits

Émigrants

Ils laissaient des écharpes sur le sable des îles
après la traversée du froid qui nous sépare
d’Afrique
comme des vagabonds au petit matin
bouteilles gelées à la dérive
sur les bords des rivières
inscriptions de sel avec leur mémoire de la mer
et la douce graphie de leurs langues
sur le trottoir de l’hiver
pour écouter partout
sur les restes du naufrage
le même silence amoindri
                                  commun
accusateur

                                                                 Varsovie, février 2013

Marrakech

Il y a un puits dans la maison que j’habite avec mon amour
aux portes du désert,
des citrons, des oranges douces et une femme berbère
qui remercie Allah pour notre chance
tatouée de bleu comme la porcelaine
de mes vieux vers.
Parfois Juan nous invite à observer
                                                           des cigognes
pour si jamais avec le son du thé ou des conversations
sur les toits terrasses du mellah
elles récupèrent leur forme ancienne
d’amitiés inquiètes qui s’envolèrent.
Ainsi les jours passent si protégés
par le souffle de l’Atlas et la poussière
comme par les limites
de l’île, des canaux de la Mersey et des trains,
ou les plaines de la désolation
                                         à Mazovie
un temps jadis.
La lumière se jette sur ton nom chaque après-midi
et les tableaux d’Aleja éclairent l’escalier.

                                                                 Marrakech, novembre 2014.